« Le Travail du poète, 

un yoga de l'écriture »

ENTRETIEN AVEC PIERRE BONNASSE

 

«Morrison a écrit que "l'interview est une nouvelle forme d’art", conception à laquelle je crois et j’aspire, aussi je tâcherai d’être le plus rigoureux possible, car cet exercice, aussi périlleux que passionnant, m’incite au dépassement et me pousse à la jubilation d’être via le va-et-vient vertigineux de la parole et la vélocité du verbe. (...)  il doit participer au poème en s’inspirant du combat de boxe. Il s’agit donc de voler comme un papillon et de piquer comme une abeille. De voler et de piquer pour faire voltiger le verbe, et surtout de sourire, pour faire jaillir de ce cœur à cœur une joute joyeuse.»

Pierre Bonnasse

1 - Dans le poème, vous faites référence, de façon plus ou moins explicite, à d’autres auteurs. Quelle influence ont-ils exercée sur votre formation artistique ? Comment fonctionne l’intertextualité dans votre production poétique ?

  L’intertextualité opère d’abord comme un jeu de piste (je dirais même comme un « Grand Jeu »), offrant au lecteur différents degrés d’interprétation. Surtout, elle ouvre des chemins, des voies, des sentiers, parfois même des portes « étroites ». Elle permet d’ouvrir le lecteur à la découverte, à l’approche et peut-être à la compréhension d’autres textes et auteurs qui pourraient créer de nouvelles résonances et de nouveaux éclairages, par le jeu de filiation justement, à la fois sur mes textes et sur ceux des autres. Une filiation fraternelle bâtissant des ponts au-delà des fossés, des passerelles possibles entre les mondes à la seule force des mots. En liant les êtres, les auteurs et les lecteurs, l’intertextualité joue un rôle déterminant, essentiel – dans la mesure où elle témoigne de liens entre les « essences », c’est-à-dire entre les parts profondes de chaque être.

J’ai écrit plusieurs portraits et « papier-poèmes » dédiés à d’autres auteurs, comme René Daumal et André Velter qui me sont très proches, et qui ont exercés, chacun à leur manière, une grande influence et sur mon écriture et sur ma vie, provoquant des choix à la force de leurs phrasés, de leurs êtres et leurs chants. A ce propos nous fêtons cette année le centenaire de la naissance de René Daumal (1908-2008) et nous serons de nombreux « phrères » à  rendre hommage à ce « re-né » de « haut-mal ».

 

«Des visages, des figures, des portraits, des poètes et des parcours, 
au fil des oeuvres et des envies, 
des jours noirs et des nuits blanches, 
pour marquer au fer rouge 
l'empreinte sacrée d'une joyeuse filiation 
inscrite dans le registre du feu 
et dans un face à face sans fin
»

(P. B.)

  2 - En outre, dans le texte, vous faites allusion à la spiritualité orientale. Quelle est l’importance du mysticisme dans votre production littéraire ? Comment le poète peut-il initier le lecteur à une conception du monde particulière par ses oeuvres ?

  Dans mes oeuvres il y a de nombreuses références à la spiritualité orientale, mais en réalité ce « mysticisme » (au bon sens du mot dirait justement Daumal, id est « pratique ») se situe et s’enracine à la croisée des traditions aussi bien occidentales qu’orientales. Les deux se complètent. Cet aspect singulier de mon travail a été souligné à plusieurs occasions, notamment par Jean-Luc Maxence dans l’article “Pierre Bonnasse, en quêteur passionné” (La Chaîne d’Union n° 36, printemps 2006) et dans l’Anthologie de la poésie maçonnique et symbolique (Dervy, 2008), où il parle « d’inspiration maçonnique ». Pourquoi pas… Là encore, il ne manque pas de souligner le lien étroit qu’il existe avec l’auteur du Mont Analogue.

  Quant à « l’initiation du lecteur à une conception du monde » (ça serait plus juste de dire « perception » dans la mesure où le « voir véritable » est un acte solitaire au-delà des concepts et du monde des idées), tout réside dans les pouvoirs de la parole, lesquels sont inextricablement liés à  la qualité d’être du « parleur ». Sur ce point je vous renvoie à mes ouvrages, notamment au Mode d’emploi de la parole magique (et à la version américaine plus développée encore, The Magic Language of the Fourth Way, Inner Traditions, 2008).  La parole doit être une parole de pouvoir, c’est-à-dire, une parole qui doit éveiller le lecteur. Comme le disait René Barjavel, la parole doit être « une graine et non une bulle de savon »… La poésie est résolument une voie initiatique, une voie d’éveil à la conscience, et d’abord, d’éveil à soi-même, à sa propre conscience. Parce que nous sommes le seul livre duquel nous pouvons tout apprendre, tout comprendre. Par conséquent le poète doit se créer lui-même avant de prétendre à toute création. Nous sommes des œuvres vives qui doivent tendre vers la vérité, non vers le sommeil. Et parce que le poète doit incarner sa parole, peut-être peut-on dire que cette dernière exerce une double influence, un mouvement double, au-dedans comme au-dehors. Il y a toujours plusieurs influences et différentes qualités d’énergies, comme il y a toujours plusieurs mouvements, et même un autre mouvement derrière chaque mouvement ; et cela, dans tout et chaque chose, de l’infiniment grand à l’infiniment petit…

  3 - Le métier du poète exige une prédisposition à savoir bien chercher et choisir les mots appropriés, afin de transmettre ses propres émotions au lecteur de la façon la plus adhérente possible à la sensation d’origine. Comment procédez-vous, en ce sens ?

  La poésie n’est pas un métier mais un « état », un état d’être ; et pour être plus juste encore, elle n’est pas un « état » mais un « acte », car elle est encore sur ce point comme l’éveil. Dans ce sens, elle est aussi un « appel » : appel à l’être, à la conscience, à la vérité… c’est à dire finalement, un appel à soi-même, une invitation à tenter de se rapprocher de ce que les bouddhistes zens nomment le « visage originel ».

Bien évidemment, il faut ensuite choisir les mots afin de créer la résonance la plus puissante. Parfois, les mots « sont choisis » pour nous. Ils « s’imposent ».  Cela dit, il est très difficile de transmettre une sensation ou une émotion, parfois même une idée. Et pourtant, la compréhension totale ne peut faire l’économie de ces trois fonctions de l’être qui doivent fonctionner ensemble. Ceci est un vrai travail dans lequel l’effort n’est pas négociable.  Là encore, je vous renvoie à The Magic Language of the Fourth Way, Awakening the power of the word (à paraître en août 2008), dans lequel j’évoque le schéma général de la communication de Roman Jakobson. J’ajoute au schéma d’origine ce que j’appelle la « fonction initiatique » qui seule, en définitive, permet la compréhension véritable entre deux êtres. Car sans ce que Daumal nomme « l’expérience commune de la chose dont il est parlé », il n’y a point d’échange, en tous cas sur les choses essentielles...

  4 - D’un point de vue de l’écriture, comment travaillez-vous la matière (langue, sons, graphies, mise en page, blancs…) ? Quelle est votre recherche ?

  Je me rends « disponible » afin de recevoir. D’aucuns parleraient d’ « inspiration ». Peut-être et peu importe. Recevoir la « matière brute » dans un premier temps, puis la travailler, la re-travailler ; en d’autres termes, la transformer, l’affiner. « Donne-moi de la boue et j’en ferai de l’or » écrivait Baudelaire. En fait, le processus créatif doit à mon sens participer du processus alchimique, de la transformation de la matière grossière en matière subtile. C’est vrai pour une matière, une énergie ou un poème. Il s’agit de tailler le diamant.

Du silence de l’être peut émerger un « quelque chose », une « émotion centrale » : c’est de cela qu’il s’agit. Donc d’abord le silence, faire silence en soi pour s’ouvrir, pour se rendre perméable. Cela nécessite au préalable de faire table rase de tout ce que l’on croit savoir, connaître, et d’éliminer toutes formes de tensions (physiques, mentales…). Déconditionnement nécessaire au silence puis au dire.  Ainsi, par ce silence né du lien subtil entre la tête et le corps peut surgir une émotion d’une qualité différente. Ce n’est que dans un second temps que la pensée intervient afin d’ « habiller » cette émotion avec des images et des mots. Puis, nous l’évoquions précédemment : le rythme, le mouvement qui donne vie à cette matière. Ensuite, l’étape suivante consiste à unir le son et le sens, à créer des résonances signifiantes. La parole est un pouvoir et le style participe à la rendre plus séduisante… le chant doit trancher pour créer l’Union. Après, il s’agit, si l’on s’en tient à la poétique hindoue, de travailler sur l’ornement, sur les allitérations par exemple qui sont fondamentales en poésie, sur les rimes, les métaphores…etc, sur la structure et la forme.

« Je ne cherche pas l’allitération systématique

C’est elle qui me cherche systématiquement »

(Happy Hooker’s Hand , éditions Eoliennes, 2006)

  L’allitération est pour moi fondamentale en poésie parce qu’elle crée une musicalité et donne surtout un certain rythme, elle confère à la poésie des vibrations particulières qui peuvent avoir une action sur celui qui la lit ou l’entend. Puis on corrige les fautes, on finit de tailler le diamant. Enfin, la « Saveur » peut être goûté par un autre, elle peut être « transmise », elle peut pénétrer les êtres... Parfois. En fait, à y regarder de plus près, le processus créatif s’apparente symboliquement à une octave musicale. Sachant, comme l’indique La Table d’Emeraude, que « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. » Merci.

  « Le Travail du poète, un yoga  de l'écriture. Entretien avec Pierre Bonnasse », Propos recueillis par Roberto Capuano, extrait de « Tradurre poesia: traduzione dell'opera Dans la nuit d'Aghtamar di Pierre Bonnasse, Éditions Éoliennes, Paris, 2007»,  Università di Cassino, Italia, 2008.

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