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PORTRAITS |
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Pierre Bonnasse
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André
Velter, au cabaret de l’éphémère le
chant de l’éternel présent Avec
ou sans musiciens, la poésie se murmure, se fredonne ou se crie. Portée
à voix haute, elle engage le corps et la voix, le sang et le souffle,
le son et le sens. Elle force les limites du langage. Elle porte la
parole au paroxysme de son pouvoir. Elle ne dit plus rien: elle
signifie. Et cela depuis la nuit des temps. Oracles, chamanes,
sorciers, troubadours, aèdes, rhétoriqueurs, rhapsodes, performers,
tous participent à cette musique des mots, à cette diversité de
rythmes, cette multitude de scansions, qui rapportent la rumeur des légendes et des
mythes, des siècles et des songes. Les syllabes se risquent à toutes
les proférassions, entre séismes et silences. Du poème-partition à
la simple improvisation, la poésie
sort du livre, ravivée par la voix. A l'aube du troisième millénaire,
la poésie renoue intimement avec ses origines et ses rêves sonores,
sous les yeux hautains d'une critique souvent trop élitiste, trop
attachée à la lettre et au Livre. Mais aujourd'hui de plus en plus
de poètes sont prêts à tenir parole : André Velter est de ceux-là. Il est de ceux qui écrivent pour faire évoluer les consciences et pour ouvrir les cœurs. Il est de ceux qui croient encore que « la poésie coule dans les veines » et peut changer la vie si elle est vécue. Dans la pluralité des chants d’aujourd’hui, Velter s’écarte et fait cavalier seul. Non sans compassion et sans révolte. Sa voix, haute et coléreuse, résonne dans l’univers de la poésie contemporaine. L’écho s’étend du Gange à Zanzibar, de l’Himalaya au studio de France Culture, en passant par Kaboul et tous les chemins du monde. La poésie, il la vit de toutes ses forces en dansant sachant qu’elle ne tient qu’à un souffle. L’œuvre de Velter prend corps bien au-delà de la page, dans la mise en résonance des voix du monde entier. Comme l’écrit si bien Antoine Adam en introduction aux Œuvres Complètes de Rimbaud et « quoique prétendent certaines théories aujourd’hui à la mode », « toute poésie authentique est d’abord l’œuvre d’un homme, elle traduit sa vision du monde, elle exprime les forces profondes qui l’habitent. » Sa faim est née dans la forêt et dans l’aimantation unique de l’horizon. L’auteur/voyageur déchaîne « la conjuration des lenteurs » et comme il l’écrit si bien dans Etapes Brûlées, il « ne somnole pas » mais « lit du visible à ciel ouvert ». Velter use les mots au fil de la marche, il multiplie les départs afin d’échapper à la « tyrannie du lieu » qui « met des prisons en tête. » De ses errances sans sommeil, il souligne la présence au monde et au mouvement, la nécessité de se donner entier à la jubilation de l’instant. André Velter ne donne « rien à voir » ni à « avoir », il donne simplement à être. Et ses poèmes sont autant de tremplins vers la lumière. Parce qu'André Velter a su retranscrire dans la forme la plus noble qui soit, par l’expression du « plus haut degrés de signification auquel le langage puisse tendre » comme l’écrivait Daumal, le fruit savoureux d'une expérience intérieure, nourrie de la rumeur du monde. Il prend plaisir à vivre, réussit à partager une parole et à transmettre une émotion au cœur même d’une altérité, grâce à la magie du verbe et de la voix, grâce à un phrasé aussi foudroyant que contagieux. André
Velter est né neuf mois après la mort de René Daumal. Le second
portait en son prénom la preuve de son immortalité. Le premier en
son cœur la marque d’une renaissance et qui sait, peut-être celle
d’une réincarnation. Parce qu’entre les deux poètes, les
connexions sont aussi significatives que nombreuses. Il
n’est par conséquent pas étonnant que le dernier livre de l’un
soit le premier sur le chevet de l’autre : car tous deux
grimpent consciemment sur les cimes analogiques de l’éveil, lequel
n’est pas un état mais bien un acte, qui s’accomplit aussi bien
dans la marche du poète en montagne que dans l’écriture du poème
sans mensonge. L’écriture est un voyage vers la vérité ou n’est
pas. Et tous deux, happé par le soleil, sont des écrivains qui révèlent
la Vue. Au Cabaret de l’éphémère, il n’y a que des acteurs qui font acte dans l’éternité de l’instant. Dans un pari relevant du poème, il met encore « Orphée au défi », il joue « l'espace contre le temps » et s’invente « un univers plus libre pour contrer des saisons sans cesse plus meurtrières. » Tout se joue dans « l’éveil à vif du présent » et en cela le titre du livre est parfait. Il joue le Grand Jeu toujours dans la jubilation et la joie immédiate d’être au monde, et le chant se déploie aussi bien dans l’infini d’ un seul jour que dans celui d’une petite chambre. Et le poète conscient tient aussi bien pari que parole car non seulement il sait qu’« un coup de dé jamais n’abolira le hasard », comme l’écrivait Mallarmé, et sait aussi trop bien que "dans le sillage des bandits, des ermites, des poètes", il faut "trouver l'imprudence, l'extase ou l'outrage, et se risquer corps et âme sur un coup de sang plutôt que sur un coup de dés" (Passage en force). Il échappe ainsi au hasard et à l’accident : pour Velter, tout pari est un poème gagné d’avance car il le joue toujours d’instinct dans l’éternité d’un instant sans limite. Son rythme s'inscrit dans une relation intime avec l'ordre du monde, la scansion des siècles et la rumeur des âges, pour concilier admirablement le tout dans le poème. Au
Cabaret de l’éphémère, les mots forment un mandala qui restitue
l’univers familier d’André Velter pour un voyage sans retour
inscrit dans la présence de sa parole et de ses pas. Alchimiste du
verbe et philosophe de l’errance, il participe à la table rase des
idées et à l’harmonie en changeant « le tournis du monde en
danse de derviche. » Il fixe avec ferveur les vertiges avec sa
voix, toujours dans les sillons des villes et des mers, des mots et
des vers, des sons et du sens, de la sagesse et du soleil. Au
Cabaret de l'éphémère, on marche toujours « sur les horizons
aux heures verticales » dans la résonance infinie des chansons,
on sollicite la tête le cœur et le corps dans des poèmes au long
cours, on sent la
proximité de « l'infini qui s'éloigne » et on
se laisse prendre « dans
l'espace-temps d'une source » qui jaillit comme une essence
silencieuse. Au Cabaret de l'éphémère, on puise nos forces dans ces vertiges enfin fixés, on cavale dans le sillage du sens de la vie et de l’éveil, à la vitesse brûlante d’une présence éternelle ; on sort littéralement du livre, on traverse le monde avec toujours la même soif, on saisit l’infini dans l’éphémère avec toujours la même faim. Au
Cabaret de l’éphémère, on croise les quatrains d’Omar Khayyam, on casse les carcans, on pulvérise les prêches, on taît
les bavardages, on détruit les dualismes, on proclame l’unité, on
palpe le plaisir du présent, on vit la transcendance, on lève encore la voix pour lever le camps, on entre pour
partir « à l'abordage autant qu'à l'aventure » ; en
vivant ce livre, on acquiert aussi la ferme conviction que la parole
vivante de Velter l’éveillé témoigne incontestablement de l’un
des plus grands poètes de notre histoire qui a majestueusement
su accorder la grandeur de son Jeu à la grandeur de son Œuvre. Pour finir, il ne nous reste qu’à méditer ses propres paroles parues dans un entretien passé toujours présent : "Nommer l’amour, l’amitié, la beauté, l’enchantement, l’errance, les ténèbres, l’altitude, et la joie, c’est révéler, dans le désordre apparent des êtres et des lieux, l’alphabet de mon passage. " Et il est bien clair que dans l'abc de ce passeur, il faut lire le secret d'une révélation. Pierre Bonnasse
AU CABARET DE L' ÉPHÉMÈRE, poèmes et chansons parlées, Gallimard, 2005.
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Lelittéraire.com. "André
Velter, au cabaret de l’éphémère
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