Entretien avec Pierre Bonnasse

Pierre Bonnasse

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Pierre Bonnasse, qui êtes-vous ?

Qui suis-je ? C’est la question la plus difficile… qui je crois être, qui je suis vraiment… C’est la question d’une vie ! J’ai bien peur de ne pouvoir encore y répondre … mais j’y travaille !              

Mon parcours est fait de multiples « réincarnations », toutes liées entre elles… J’ai été attiré très jeune par les Arts-martiaux que j’ai pratiqués plus de 11 ans… ce qui m’a amené au bouddhisme zen pour lequel j’ai une prédilection particulière, encore aujourd’hui, même si ma quête m’a mené à autre chose. J’ai aussi pratiqué la boxe anglaise pour laquelle j’ai toujours eu une grande passion : lorsque on assiste à un combat de Mohamed Ali - mais aussi de Sugar Ray Leonard ou Oscar de la Hoya - il est clair que le combat participe au poème. La voie de la connaissance est aussi la voie du guerrier. La vie est faite d’embûches et il faut apprendre à les surmonter, pour aller toujours de l’avant. Pour monter sur un ring, il faut d’abord vaincre ses peurs. Le boxeur est comme Arjuna sur son champ de bataille. Relisez la Bagavad-Gîta : le seul yoga qui compte est celui de l’action. Il y a une grande leçon a tiré de tout ça. Et le principal adversaire, c’est toujours soi-même. Il faut être maître de soi avant toute chose : comment réveiller les autres si l’on est soi-même endormi ? « Avant de sauver les autres, il faut se sauver soi-même » nous enseigne le Bouddhisme. Mais peu le comprenne, ce qui explique la propagation massive du sommeil…  

J’ai découvert Michaux au lycée, ce qui a changé ma vie. Puis Rimbaud, Nerval, les Beats… Puis j’ai publié mes premiers recueils de poèmes, nourris par ces influences, qui témoignent des « années sombres »… J’ai ensuite commencé la recherche en littérature en étudiant la poésie de Jim Morrison, puis naturellement la poésie orale. J’ai été fortement marqué par André Velter, chez lequel la jubilation de l’altitude, de la marche et du poème se rapproche de l’expérience de l’éveil. C’est à mes yeux l’un des plus grands poètes de l’histoire. Depuis trois ans maintenant, je travaille sur une thèse de doctorat en littérature comparée sur les états modifiés de conscience. C’est un sujet d’une richesse exceptionnelle qui s’attache aux « vraies » questions. L’approche universitaire, doublée de la voie martiale, m’ont donné une rigueur de travail. Les rencontres du chemin, physiques et livresques, ont été pour moi une porte vers quelque chose de plus lumineux, et j’en suis vivement reconnaissant. 

J’ai réalisé que le matérialisme et le nihilisme, inextricablement liés, conduisent tout droit à une impasse de laquelle il est ensuite très difficile de réchapper. Mais c’est possible, et j’encourage tous ceux qui le veulent à faire l’effort… Dans ses recherches sur la conscience, j’ai notamment été bouleversé par la lecture d’Aldous Huxley et de Charles Duits, qui me fit toucher du doigt autre chose, un niveau de réalité qui échappe complètement à la conscience ordinaire. Puis, toujours grâce à Duits, j’ai découvert l’enseignement de Monsieur Gurdjieff : et là, tout a changé. J’ai revu ma vie depuis le début. Et naturellement, encouragé par Jean-Yves Pouilloux, je me suis penché sur Ouspensky, sur René Daumal. La suite logique en quelque sorte… Cette rencontre fut pour moi un cadeau merveilleux, un grand don. Je ne remercierai jamais assez tous ces « hommes remarquables ». Mais ce résumé est évidemment très succinct, il y aurait beaucoup à dire…

Vos aspirations personnelles, est-ce le chamanisme ?

Je vois le chamanisme comme un moyen, non comme une fin en soi. En tout cas pour un Occidental. Ce qui m’intéresse dans cette « technique archaïque de l’extase », comme disait Eliade, c’est que c’est une voie du raccourci, mais non sans danger c’est pourquoi je crois qu’il faut être d’une extrême prudence, surtout lorsqu’on provient de nos sociétés aseptisées… Certains « n’en reviennent pas », ils restent coincés entre les griffes des Dragons du Seuil, dans les pièges tendus par leurs propres fantômes, leurs propres peurs… Le chamanisme est intéressant parce qu’il touche de près à l’expérience spirituelle. Point de bavardage, mais une connaissance expérimentale et directe des choses….

Vous publiez une anthologie sur l’expérience des plantes sacrées en littérature, avec un choix d’auteurs impressionnants et une splendide iconographie...

Les éditions Trouble-fête ont accueilli ce projet à bras ouverts et je les en remercie de tout cœur. J’ai fortement apprécié leur travail militant, ainsi que l’étroite collaboration entre l’auteur et l’éditeur dans l’élaboration du livre. Je tiens ici à souligner l’extrême compétence d’Elvire, qui témoigne, au-delà de ses qualités d’éditrice et de ses valeurs humaines, d’un véritable travail artistique. Car la diversité des textes et la richesse de l’iconographie ont multiplié les difficultés d’élaboration de la maquette, et le résultat dépasse toutes attentes… Elle peut donc en être très fière ! La qualité « plastique » du livre lui donne une tout autre dimension et un intérêt encore plus grand. Nous ne pouvons que nous en réjouir !

Textuellement parlant, cet ouvrage rassemble des auteurs prestigieux - pour ne pas dire des « classiques » ! - comme Artaud, Huxley, Michaux, Duits, Jünger, Castaneda, Ginsberg, Burroughs… et des auteurs contemporains remarquables comme Isabelle Clerc, Pascal Lacombe, Serge Pey ou Vincent Ravalec. Tous les textes, seize au total sans compter le travail de présentation, sont relatifs à l’expérience spirituelle induite par des plantes naturelles ancestrales (peyotl, champignons, ayahuasca, iboga…), « médecines sacrées » qui sont traditionnellement employées par les chamanes dans les sociétés primitives pour guérir. Nous sommes donc très éloignés des « dérives » et des clichés construits de toute pièce par les sociétés occidentales malades et en perte de « repères ». Ces plantes « maîtresses », « enseignantes », ont de véritables vertus, et témoignent de l’infini connaissance de ces guérisseurs du corps et de l’âme que nous appelons les « chamanes ». La diversité formelle des textes, dont certains sont inédits, où se côtoient des récits, des lettres, des poèmes…, en fait un voyage géographique - Mexique, Pérou, Colombie, Gabon, Malaisie… - doublé d’un voyage spirituel. Il est intéressant d’observer comment ces écrivains occidentaux perçoivent ce type d’expériences transpersonnelles et transpoétiques. La poésie a un réel pouvoir de dire, de montrer ce qu’ordinairement nous ne voyons pas. C’est « le plus haut degré de signification auquel le langage des mots puisse tendre » disait Daumal. 

Ces plantes font penser sur bien des points à la « pierre philosophale », capable d’opérer une transmutation de l’être et de la parole. Cette « parole » est d’ailleurs remarquablement matérialisée par les tableaux qui illustrent cette anthologie : le lecteur sera sûrement heureux de découvrir l’art huichol, shipibo-conibo, capanahua… Ces tableaux n’ont pas le seul rôle d’illustrer : ils participent au texte, en donnant à lire la perception d’une conscience supérieure, perméable à des phénomènes qui ordinairement nous échappent. Et la rencontre de chamanes comme Don Francisco Montes Shuna ou Don Matsiwa Mijarez fut pour nous une étape importante, pour ne pas dire décisive. Ce livre n’est pas une simple compilation : il participe à une aimantation unique, où tout est lié. Et c’est ce qui fait sa richesse et sa forte singularité, notamment dans le paysage de l’édition, pour le plus grand plaisir des lecteurs !

On dit communément que ces plantes sont « hallucinogènes ». Le terme n’est-il pas erroné ?

Si, complètement ! Une hallucination désigne quelque chose qui n’existe pas. Or, ces plantes-médecines peuvent nous permettre de voir le réel à la loupe, de scruter les profondeurs de notre psyché, de nous rendre perméable aux phénomènes qui échappent à la conscience ordinaire… Charles Duits a bien montré la différence qu’il existe entre vision et hallucination. Je vous renvoie ici à l’anthologie… 

L’intérêt de ces plantes réside dans le fait qu’elles exercent une subtile action sur la conscience. Or, l’accroissement du niveau de conscience est la clé de l’évolution spirituelle. La conscience ordinaire est dualiste, séparatrice, alors que la conscience lucide témoigne de l’unité de toutes choses. Tout est là, et c’est exactement ce que disent tous les grands mystiques, quelle que soit la Tradition à laquelle ils se rattachent.

Par ailleurs, ces plantes, et notamment l’ayahuasca, ont la vertu de soigner la toxicomanie, de lutter contre toutes formes d’addiction, notamment celles provoquées par l’alcool ou l’héroïne. Certaines personnes peuvent trouver chez les chamanes une solution véritable à leur problème. Ce n’est pas la solution miracle, qui n’existe pas, mais si cela peut alléger certains hommes de leur souffrance, pourquoi s’en priver ?

Avez-vous pratiqué des expériences mystiques ?

Pas forcément le chamanisme, mais j’ai fait certaines expériences clés qui ont changé ma vie. Il ne faut pas forcément avaler un lucidogène pour Voir, mais effectivement ce type d’expériences peut nous aider à toucher du doigt certaines choses, comme par exemple sentir ce que nous ne sommes pas… Les enthéogènes sont de vrais arrache-masques !  Il est très dur de lutter contre la dissolution du moi, ou plutôt, des moi,  car nous sommes constitués d’une multitude de moi qui tour à tour veulent être roi… Gurdjieff en a très bien parlé. L’expérience mystique consiste en une mort, et par conséquent, nous incite à renaître, nouveau. L’expérience aux champignons, ou au peyotl par exemple, nous incite à nous voir face à nous même dans une totale transparence. Et si l’on peut mentir à son psychologue, il est très dur, sous l’emprise de la Médecine, de se mentir à soi-même ! C’est une expérience fondamentale. 

Mais d’autres voies permettent ce face à face et c’est à chacun de trouver le chemin qui lui correspond le plus. Je ne vais pas m’étendre ici sur mon expérience, mais mes prochains livres en témoigneront d’une façon ou d’une autre. Comme l’a si bien dit René Daumal, l’éveil est un acte et non un état, c’est donc un combat de chaque instant, qui doit veiller à l’harmonie et à l’éducation de l’être dans son ensemble, pensées, émotions et corps réunis.  Le développement personnel est affaire d’expériences, il nécessite de sentir les choses, de les éprouver réellement. Comme disait Gurdjieff, il faut tout vérifier par soi-même.

Il existe donc d’autres moyens d’accès au monde visionnaire ?

Oui bien sûr. Huxley en parle très bien. La danse, l’éducation par le mouvement, sont des techniques sans danger et extrêmement efficaces pour voir à l’intérieur de nous même.

N’existe-t-il pas un phénomène de société autour de ces plantes sacrées ? Que pensez-vous de ceux qui vont aveuglément en Amazonie prendre l’ayahuasca ?

Ce n’est pas forcément une bonne chose. La guérisseuse mazatèque Maria Sabina soulignait déjà, dans les années 70, les méfaits de cette « consommation de masse ». Chacun doit être responsable de ses actions, autrement dit, il doit aussi savoir les assumer.

Vous ne conseilleriez pas à tout le monde de se précipiter dans ces expériences ?

Sûrement pas ! Il faut y être préparé, il faut savoir ce que l’on cherche. Dans une lettre à Charles Duits, Michaux écrit que le peyotl, et cette remarque est valable pour toutes ces plantes, « instruit chacun selon le penchant de chacun à être instruit ». Il exprime là une profonde vérité. Seul celui qui cherche trouvera.

Pensez-vous que ces plantes devraient être accessibles à tous, autrement dit légalisées ?

Je crois qu’on n’a pas le droit d’interdire ces plantes à ceux qui veulent en faire un usage religieux. La prohibition et la diabolisation sont de graves fléaux. Je crois aussi que chacun doit prendre ses propres responsabilités et assumer ses actes. Nous vivons dans une société qui crée des « assistés » et où chacun rejette ses propres fautes sur les autres. On peut utiliser un couteau pour partager le pain et nourrir son voisin, on peut aussi s’en servir pour l’égorger, mais ce n’est pas pour autant qu’il faille interdire les couteaux… Ce n’est pas l’outil qu’il faut « condamner » mais son utilisateur.  Et dans le cas de ces plantes, la sentence est directe, sans appel. « Entrer dans le Peyotl avec une mauvaise conscience c’est s’exposer à une effroyable correction » disait Artaud. Dans ce domaine, chacun est son propre juge, encore faut-il savoir être honnête. C’est toute la difficulté mais aussi tout l’enjeu.

L'avenir est inquiétant, dit-on... mais pour qui, pourquoi ? Le capitalisme contient en lui-même ce qui va le détruire. Il est programmé pour disparaître. Mais ces questions importent peu dirait un moine zen. L’essentiel, « l’essence du ciel », est ici et maintenant, dans ce présent : soyons attentif à ce que l’on fait, n’agissons pas mécaniquement mais consciemment, ne nous oublions pas ! Tout le reste est secondaire, mais cela ne signifie pas qu’il ne faut rien faire pour améliorer le contexte social. Les hommes doivent être solidaires et essayer de travailler à un monde meilleur, chacun à son niveau, mais avec honnêteté. C’est encore le maître-mot.

Quels sont vos projets ?

Ils sont nombreux ! Je compte finir ma thèse en littérature pour ensuite aller voir du côté des sciences religieuses. Je co-organise un colloque intitulé « Les Voix de l’Eveil », qui aura lieu à Pau le 26 et 27 janvier 2006. Avis aux amateurs, les échanges seront nombreux.

En septembre, les éditions Dervy publieront mon livre intitulé Le mode d’emploi de la parole magique, un essai relatif aux pouvoirs de la parole à la lumière de l’enseignement de G. I. Gurdjieff, P. D. Ouspensky et René Daumal notamment.

J’ai aussi commencé à travailler sur de nouveaux projets mais je n’évoquerai pas leur contenu pour l’instant… Gardons une part de mystère et les surprises pour 2006 !

Le mot de la fin : quelle est selon toi la qualité principale qui devrait se manifester en chaque homme ?

L’humilité. Mais force est de constater, nous en sommes très loin. Le véritable travail sur soi commence lorsque on reconnaît notre profonde ignorance, lorsque on prend réellement conscience que nous ne savons rien, que nous ne sommes rien. Or, et c’est toute « l’horreur de la situation », la plupart des gens s’imaginent détenir la vérité alors qu’en réalité ils ne comprennent rien à rien. C’est important de le reconnaître : comment, en effet, un homme qui est en prison mais qui se croit libre pourrait-il ne serait-ce qu’avoir l’idée de s’échapper ?  C’est dur à accepter, mais c’est pourtant la seule chance de devenir un « homme » digne de ce nom. Les hommes voudraient être des dieux… Commençons d’abord par être des hommes, le reste nous sera donné de surcroît.

© Propos recueillis par Jean-Paul Bourre pour Tao Yin Magazine (juin 2005).


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